Mise à jour •  Juin 2025
Photos : L. Couture

À la une : Juxtaposition composée
de diverses créations*

Désormais muet, je me suis demandé comment arriver à communiquer avec le monde des vivants parlants et, entre le pire et le meilleur, la légèreté et la lourdeur, j’ai tenté de créer ma réponse.

14 FÉVRIER 2023… Il y a un mois, je revenais enfin à la maison suite à un AVC (accident vasculaire cérébral), pour commencer une réhabilitation et surtout essayer de retrouver l’usage de la parole. Depuis, je pense être sur la bonne « voix »…

Ce témoignage vécu – agrémenté d’un soupçon d’imaginaire – s’adresse à des lecteurs et des lectrices qui, comme moi, aimeraient se réconcilier, un jour, avec les inévitables maladies ou, du moins, les dédramatiser.

Aussi, je me demande encore comment en arriver à composer avec la réalité contemporain du concept « hospitalisation ». Mon désir serait qu’idéalement nous ayons moins peur des services en santé qui nous sont offerts.

Durant ce séjour à l’Hôpital de Hull, jamais je n’ai été abandonné une seule seconde, à poiroter sur une civière-lit, sans recevoir de soin, durant des heures et des jours… Jamais !

Encore une fois, je préfère plutôt laisser mon ami, le Prince Cérébros, vous raconter lui-même la suite de « mon » histoire…

Car parfois, comme je m’amuse à le dire, pour faire face à un événement qui nous dépasse, il faut s’en remettre à une entité imaginaire…

* * *

Pour la famille et les amis…  Des nouvelles de Louis

* * *

RECONNAÎTRE LES SIGNES D'UN AVC ?

SE FAIRE AU FUR ET À MESURE
Renommé PRINCE CÉRÉBROS
L. Couture • Techniques mixtes sur toile.
11 x 14 po • 2003-2023

Juxtaposition composée
de divers fragments...

Tableau DE CANA À GUERNICA
26 x 34 po  • 2006 •

Nouveau titre :
UN COMBAT CÉRÉBRAL
L. Couture  • Acrylique sur toile
• 2023

*  Et petits formats thématiques
PAPILLONS ET PETITES NATIONS
Acrylique sur toiles cartonnées.

UNE SÉRIE D’AVENTURES COMMENTÉE PAR LE PRINCE CÉRÉBROS…

Deuxième partie : Un combat cérébral

* * *

Quelques minutes plus tard, ce lundi-là, le jour se levait péniblement. Après ton scan IRM (imagerie à résonance magnétique), tu étais déjà de retour dans les catacombes des urgences. Ta nouvelle adresse était L’espace 55 

Un grand duel commençait, et, plus que jamais, il te fallait accepter de t’abandonner et de faire entièrement confiance… On a rapidement fait pénétrer dans ton bras une potion magique médicinale (une thrombolyse intraveineuse) et on t’a branché à quelques machines.

Ce médicament avait pour mission de faire fondre les caillots qui encombraient toujours ton cerveau. Aussi, afin de prévenir des complications, tu devais te tenir tranquille et ne pas te lever pour les prochaines vingt-quatre heures.

ENTRE LE MEILLEUR ET LE PIRE

Cela dit, je savais par mon expérience de Prince protecteur que ces heures allaient être très éprouvantes pour toi. Et à nouveau, je suis intervenu en te soufflant à l’oreille…

Cuidado Luis, lo mejor y lo peor… Prends garde Louis, le meilleur et le pire sont à venir…

Tu ne bronchas pas, mais tu te doutais bien que ce combat ne serait pas facile. Et ce matin-là, vers 11 h 30, le pire se montra le bout du museau.

Pendant que tu écrivais, tu t’es rendu compte que la plume à bille ne tenait plus dans ta main droite.

– Ô ! Ô ! Mais, qu’est-ce qui se passe ? Ben voyons donc !

Elle glissait toujours entre ton index et ton pouce et tombait. Ces doigts ne répondaient plus. J’ai perçu un voile d’angoisse couvrir ton regard et, tout de suite, j’ai soufflé à ton oreille :

– ¡ La izquierda ! ¡ La izquierda ! ¡Tu mano izquierda ! Ta main gauche !

Puis, je t’ai vu prendre le stylo de la main gauche et péniblement te mettre à former des lettres, des mots. Ce n’était pas évident du tout, mais peut-être arriverais-tu, au moins, à te faire comprendre du monde des vivants parlants et surtout du personnel soignant.

Les heures passèrent. De la main gauche, tu écrivais toutes sortes de messages utiles comme : « un urinoir svp… Puis-je m’assoir sur le bord de la civière… J’ai soif, svp… etc. ».

Ah ! Le fameux mot CIVIÈRE !?!? C’était comme de l’allemand. Tu te demandais comment diable, prononcer ce mot qui, du jour au lendemain, était devenu tellement imprononçable ?

UNE INTUITION NOMMÉE « HOY »

Puis, tout à coup, tu t’es mis à écrire et à aligner le mot « aujourd’hui » dans plusieurs des langues que tu avais déjà effleurées. Il y avait : today, hoy, hoje, oggi, heute, Σήμερα…

Aucun de ces mots-là n’était pour toi prononçable sauf le petit « HOY » espagnol. Il se prononce en français quelque chose comme « hoye ». Il t’attirait comme un aimant. Mais ! Mais ! Et tu venais de le dire à haute voix !!!

– HOY, HOY, HOY !!! 

Ça t’avait comme échappé. Je t’avais entendu le prononcer clairement lorsque tu avais regardé vers moi.

C’était le tout premier mot que tu réussissais à prononcer depuis ton dernier râlement rauque de corbeau de la nuit précédente. Au moment précis où tu avais réalisé, avec effroi, que tu n’arrivais plus à parler, ni même à dire : une heure et quart.

Et si tu avais réussi à dire HOY, même si personne autour de toi ne comprenait sa signification, d’autres mots suivraient peut-être. Tu t’accrochais à ce mot, comme on s’accroche à une bouée de sauvetage.

Changement de garde...

Au changement de garde, ton nouvel infirmier est venu vers toi, c’était le jeune homme au chignon :

– Je m’appelle Ben… je vais prendre votre température, votre pression et votre  glycémie…

Il était si professionnel, adroit et sûr de lui. Sauf que, lorsque tu as tenté de lui expliquer que tu venais bel et bien de dire HOY à haute voix, le charme s’est totalement rompu : il n’a pas cliqué pantoute !

Tu avais même maladroitement dessiné une boîte à côté du HOY, que tu avais coché. Mais, le pauvre infirmier ! Comment voulais-tu qu’il comprenne ton excitation et surtout ton charabia verbal de corbeau et tes écrits tout croches ?

Perplexe, il a regardé ce que tu avais écrit en te disant dans un sourire que, malheureusement, il ne parlait pas espagnol !!! Puis, il passa à son prochain patient.

Les postes infirmiers...

Mais déjà, face à cet énorme échec de tentative de communication avec ton infirmier du jour, ton regard vagabondait dans cette vaste « salle de bal ambulatoire » où tu te trouvais maintenant captif.

Devant toi, comme sur un écran de cinéma, se déployaient des drames humains multiples. Deux pièces, lourdes de conséquences, mais aussi parfois porteuses d’espoir : les salles 53 et 54.

Toi, tu te contentais bien de ton espace 55, situé entre deux postes de commandement infirmier. C’était devenu ton monde miniaturisé. Tu avais même une tablette inutilisée pour y déposer tes cossins. On s’habitue vite !

DES POSTES D'OBSERVATION ?

Ce sont de véritables tours d’observation où l’état de santé des « cas », c’est-à-dire des pauvres patients, est surveillé presque de minute en minute. Des centres vitaux d’où partent et entrent tous les appels dirigés vers les autres services.

Nombreuses sont les demandes pour la radiologie ambulatoire, les rendez-vous pour des examens, pour des scans ; on entend aussi des négociations intensives qui se mènent pour avoir accès à d’autres salles d’opération dans la région, et le reste ; sans oublier les demandes pour que les indispensables Messieurs Net-Net viennent tout nettoyer.

D'UNE ALERTE À L'AUTRE

De ta place centrale, tu trouvais à la fois étrange et fascinant d’entendre à tue-tête, à travers le haut-parleur, les conversations des paramédicaux et cela jour et nuit.

Des communications codées annonçant l’arrivée prochaine de leur ambulance avec un nouveau cas grave. Tout comme on avait dû annoncer ta venue quelques heures auparavant.

À chaque fois, cela provoquait une mobilisation du personnel infirmier qui se préparait alors à accueillir cette personne en détresse. Tu en étais ébahi.

– Jeune homme de 14 ans : accident de ski, jambe fracturée, est accompagné par sa mère… Jeune femme inconsciente, intoxiquée, lui avons administrée un… Homme de 64 ans, en profonde difficulté respiratoire…

Tout y passait ! Finalement, tu as vite compris que malgré la gravité de ton pauvre état, il y avait tout autour, pire que toi.

Le bal des salles 53 et 54 – d’un trauma à l’autre – se poursuivra toute la journée et… toute la nuit. Et, à chaque fois, entre deux « locataires » temporaires, un Monsieur Net-Net viendra tout nettoyer et désinfecter.

LA VISITE D’UN GRAND NEUROLOGUE

Mais Louis, par la suite, j’ai marqué pour toi mon grand coup princier de la journée. Et, mon intervention t’a vraiment médusé…

Tout à coup, tu as entendu qu’on prononçait ton nom « Louis Couture ». On discutait de ton « cas unique ». Ah ! Bon !

– Mais, ye ne commprends pas, Louis Couture, ma’ c’est pourtann’ un nom québécois ça !?!?

Et tu as entendu ton infirmier répondre qu’il pensait que tu parlais une autre langue. Tu étais là, là, juste à côté du poste de commandement, mais comme invisible à leurs yeux.

Et c’est finalement de là, de derrière une étagère, qu’est apparu le Docteur Diaz !!! Ton neurologue !!! Hein !!! Un neurologue hispanophone !!! Quel heureux hasard !!!

– ¿ Entonces Señor Couture usted habla español ? Alors, monsieur Couture vous parlez espagnol ?

Tu avais eu le temps de griffonner à son intention que tu étais francophone, mais qu’en ce moment, l’espagnol que tu connaissais au niveau intermédiaire te semblait tellement plus facile à prononcer…

Tu lui as montré ton HOY que tu arrivais à prononcer pour lui… Ça l’a amusé et intrigué. Tu lui as fait lire quelques-unes de tes feuilles manuscrites… Puis, il t’a remercié pour ce partage.

La visite s’est poursuivie par un examen sommaire, au cours duquel il a remarqué une faiblesse dans ton côté droit. 

Puis, ce fut le tour des mots d’encouragement et l’explication d’un plan de match pour ta longue réhabilitation accompagnée par une formidable équipe multidisciplinaire.

Là, tu as vu du noir ! Car le spectre d’aller prendre, dans quelque mois, un café avec tes amis, assis dans une chaise roulante toute neuve, achetée en ligne, t’a vraiment fait craqué.

Mais, ces larmes de bébé, c’était juste un trop-plein d’angoisse et beaucoup le manque de sommeil qui te plongeait dans une cette pensée noire-là… Car tes jambes, tu les sentais bien vivantes…

Moi, Prince Cérébros, qui en a vu d’autre, je trouvais, au contraire, que ce spécialiste était vraiment l’homme de la situation. Malgré ton immense désarroi, en te brassant, comme on dit, il venait de te donner espoir.

Juste par sa présence énergisante, tu savais déjà qu’il allait travailler fort pour toi et avec toi, pour te sortir de là.

L’ORTHOPHONISTE CAROLINE MORIN

Le même après-midi, sur une note plus légère, une autre présence bien réelle est arrivée de façon aussi imprévisible que l’avait fait ton Dr Diaz. C'était l'inoubliable orthophoniste Caroline Morin . She just popped in !

Touche orthofunniste...

En effet, ce premier contact avec l’équipe multidisciplinaire t’expliqua qu’elle était l’orthophoniste Karo.

Puis, en apercevant ta pile de feuilles couvertes d’écriture manuscrite, elle a tiré sur une feuille en te demandant si elle pouvait lire… Ce qu’elle fit.

– Oui ! C’est vraiment très intéressant ! Écoutez continuez à écrire comme vous le faites… Mais pour la parole, il vous faudra recommencer à la base…

Par des BA, BE, Bi, BO, BU… des GA, GUE, GUE, GUI, GO, GÜ… des TA, TE, TI, TO, TU… et le reste ! Vous comprenez ? Il faudra recommencer à prononcer, faire des exercices orthophoniques…

Tu lui as alors fait comprendre que ça, les exercices « orthofunniste », c’était comme du Paulo Freire (1921-1997) ! Le grand pédagogue brésilien de l’alphabétisation populaire. Qui, justement, t’avait toujours intéressé au boutte !

Tu as fait signe, le pouce dans les airs, que tu étais d’accord, en mettant ton doigt sur le nom de Freire et en pointant vers le ciel. Et elle a dit qu’elle croyait comprendre que ce monsieur Freire était une « sommité » en la matière !!!

Touché ! En plus d’être orthophoniste, cette fille-là lisait presque dans tes pensées ! Sans plus tarder, elle a été anoblie en Princesse Karo, dans ta vaste mythologie perso.

L'approche syllabique...

Ouf ! L'orthophoniste t’a donné tellement de pistes, de devoirs à faire que cette visite a été inestimable dans le déclenchement de ton retour à la parole ! Une vraie mine « d’art » !

Ainsi, à partir de la technique Paulo Freire et de deux syllabes suivantes, LU + NA, tu as vite composé le mot « LUNA ».

Puis, la syllabe « LA », placée devant « LUNA » ça te donnait LA LUNA (la louna)… et tu réussissais même à prononcer facilement ce mot au complet. Pas mal pour quelqu’un qui était muet, il y a encore quelques minutes… La connexion se faisait donc entre ton cerveau et, disons, tes outils de la parole.

Et de ce tremplin espagnol – une langue dans laquelle il n’y a ni lettres muettes, ni voyelles nasales (in, un, on, an), ni liaisons comme en français et en grec, tu pourrais revenir vers le français, mais seulement peut-être après avoir rapidement remis en marche ta mécanique de la parole.

L’espagnol, c’est une langue dans laquelle chaque syllabe se prononce et où les mots se construisent, comme un jeu de Lego.

De LA LUNA tu as donc pu facilement sauter à « LA LUNE ». La lune, tu arrivais aussi à prononcer ce mot français approximativement. Mais, c’était pourtant tellement moins facile à articuler, parce que trop nasillard.

Puis, la grande Princesse Karo t’avais laissé sur ces précieux conseils…

– Écoutez monsieur, d’ici à ce qu’on se revoit, continuez à essayer de parler ! Surtout, il faut lire à haute voix.

– Dès aujourd’hui, essayez de compter de un à dix et plus ; il vous faut arriver à énumérer les jours de la semaine, les mois…

Oui, tu t’es alors dit qu’il te fallait commencer tout de suite, ne pas attendre ni l’État, ni Dieu, ni les influenceurs, ni la famille et les amis, ni même moi, ton fidèle Prince Cérébros. Désormais, c’était le « Aide-toi et le ciel t’aidera ! ».

Après sa visite, c'était à toi de jouer ! Il te fallait aller de l’avant, communiquer avec ton cerveau, pour apprendre à parler à nouveau en t’efforçant de prononcer les mots en français, ceux de ta langue maternelle, dont la prononciation était, pour toi, devenue si énigmatique.

Énumérer son monde...

LA MEILLEURE DES ÉNUMÉRATIONS

Déjà, tu faisais plus d’efforts pour parler. Tout ce qui se trouvait dans les alentours y passait :

– civière, roulettes, nettoyer, pièce, salle, machines, oxygène, radiographie, toilettes, tiroir, rideau, porte, plancher, plafond, téléphone, commandement, infirmiers, infirmières, soins, soluté, patients, urine, sang…

Les mots de ta réalité que tu réussissais à dire qu’à moitié seulement, tu les notais. Oui ! Surtout ces mots-là, les plus difficiles à prononcer, car tu devrais un jour les maîtriser.

Même si les gens autour de toi ignoraient le sens du mot « domingo », ce mot sortait tout d’un trait, à la fois de ta tête et de ta bouche ; mais sa traduction « dimanche », ça c’était encore impossible à prononcer. Mais, peu importait, ça viendrait demain peut-être, là, t’en étais certain !

Autre nuit mouvementée...

L’éternité de ce lundi d’hospitalisation se prolongea tard ce soir-là. Tout autour, le calme s’était installé. L’infirmière en chef a même osé baisser l’éclairage. Tout semblait enfin normal, presque douillet. Tu commençais à somnoler, mais tout à coup !

– Alerte ! Alerte ! Nous sommes en route vers l’hôpital de Hull, préparez-vous à…

Et pendant que Louis-du-55 attendait de voir la binette de la nouvelle « victime » annoncée, soudainement tu as remarqué que tu pouvais à nouveau écrire, très très lentement, mais sûrement, de la main droite.

Et moi, ton Prince dévoué, malgré une fatigue céleste, je me réjouissais de ce dénouement !

La potion médicinale que ces mortels t’avaient administrée était vraiment magique ! Ta déesse Diane allait être fière de notre collaboration.

Ce jour si éprouvant s’achevait tout de même sur une note très positive et en attendant le lendemain tu te répétais… « Tomorrow is another day », comme savait si bien le dire ton oncle Frank Mulvey.

* * *

Les aventures du Prince Cérébros…
À suivre prochainement avec
LE COULOIR-DORTOIR

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Notes personnelles pour communiquer
avec le personnel infirmier et m'accompagner dans cette épreuve...

D'autres divinités comme...
Pandémos : féroce repoussoir des pandémies ; Hébé : déesse de la jeunesse,
apportent souvent leur soutien à notre divine protectrice Diane. • Photos : Louis-Georges

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