Démarche

Fragment du tableau Valentino / Valentina. Acrylique sur toile, 12 po x 16 po, 2016

DÉCLENCHEURS ET FAÇONS DE FAIRE

Souvent, le tableau s’élabore à partir d’un premier jet monochrome spéculatif, un terme cher à Léonard de Vinci.

Puis, après un moment d’observation, à même les taches, je « sculpte », je précise, la forme de quelques-uns des personnages et des objets que cette image me propose.

OBSERVATION, FORMES ET COMPOSITION

En prenant une distance, j’observe ce qui s’est mis en place. Une sorte de mise en scène est venu suggérer une composition d’ensemble.

À cette étape, on peut modifier à volonté les éléments, les détails de la composition, mais en évitant de gommer la spontanéité des premiers jets.

La couleur, quant à elle occupera, un rôle secondaire dans cette approche. En effet, les couleurs sont ajoutées en superposition, par la technique du glacis.

Puis, le dialogue entre les différents éléments du tableau devient une sorte de liant, puis l’ensemble suggère un sens, dans lequel je reconnais souvent un lien avec ma propre histoire.

Enfin, en cours de processus, un titre émerge inévitablement dans ce beau brouhaha.

Le tableau devient alors le construit d’une construction : le sens, le titre, les références, les concepts s’imbriquent les uns dans les autres pour former un tout.

Louis Couture

Et quand c'est la couleur d'abord...

OBSERVATION, COULEURS ET COMPOSITION

Avec le temps, en explorant le monde des couleurs, le processus s’est souvent inversé. Ainsi, un tableau peut aussi avoir eu comme déclencheur, un fond multicolore.

Le processus de création s’élabore alors à partir d’un premier jet automatiste, ou si vous préférez, d’un jet spontané mis sur la toile sans intention.

Ce fond peut être un canevas qui, au préalable, a servi de palette pour mélanger mes couleurs, comme dans le détail du tableau Valentino / Valentina. Dans cet exemple, c’est la couleur qui a occupé, dès le départ, une place prédominante dans l’élaboration du tableau.

Si ce déclencheur me parle et m’inpire, il s’agit alors de « faire avec » et de me laisser guider. Puis, s’enclenche tout un travail captivant, mais assez laborieux de composition, en précisant les éléments, les formes.

APPROCHE MONOCHROME : DANS CES DEUX EXEMPLES, LES FORMES GESTUELLES SONT RÉVÉLÉES PAR LE « DESSIN » ET LA COULEUR VIENT SE SUPERPOSER…

L’ANNONCIATION COSMIQUE • L. Couture. Acrylique sur toile. 24 x 24 po. 2008

SAFARI • L. Couture • Diptyque • Acrylique sur toile • 20 x 32 po • 2008

SI LES COULEURS SONT DÉJÀ SUR LA TOILE, LA COMPOSITION S’ÉLABORE ALORS À PARTIR DES TACHES GESTUELLES QUI DEVIENNENT SEMI-FIGURATIVES…

VALENTINO / VALENTINA • L. Couture • Acrylique sur toile • 12 x 16 po • 2016

EN SOUVENIR DE GUILLAUME COUTURE • L. Couture • Acrylique sur toile • 14 x 18 po • 2002

PROCESSUS et TECHNIQUES

L'ATTRAIT DE LA TOILE...

La peinture m’a toujours fasciné. En effet, la couleur, le trait, le papier et la toile demeurent à mes yeux des outils de création au potentiel inépuisable.

Mon art s’exprime souvent dans un style semi-figuratif qui fait place à la tache, aux premiers jets, ainsi qu’à la vie des formes.

Cette entrée en création est pour moi une façon d’intégrer et de réconcilier dessin et peinture.

DESSIN ET COULEUR...

Mes premiers tableaux me rappellent à quel point mon apprivoisement des couleurs s’est fait une couleur à la fois. Car, comme vous le devinez, ma porte d’entrée en création, c’était le dessin à la ligne.

Ainsi, pour moi, le monde des couleurs a longtemps conservé sa part de défi, car les couleurs, en soi si expressives, ont leur vie propre : elles révèlent, tout en étant révélées.

Et, si l’on gratte un peu, je pense que le chemin inverse est tout aussi ardu pour les artistes qui au départ sont des virtuoses de la couleur et non du dessin.

IMAGES, MOTS ET SENS...

Une question qui m’a toujours laissé perplexe est la suivante : vaut-il mieux ou non donner un titre à un tableau ? À vrai dire, je n’en sais rien. Je préfère aborder la question en me demandant si, dans ma pratique de la peinture, c’est le mot qui appelle une image ou l’inverse.

Car, dans ma façon de faire, les deux formes d’expression se nourrissent mutuellement. En donnant un titre au tableau, les  mots viennent donner sens à mes tableaux. Parfois, ce sera le contraire : une nouvelle image apportera une réponse à une question que l’écriture ne réussissait pas à résoudre.

REPÈRES THÉORIQUES

LA PARÉIDOLIE...

« Une paréidolie* (du grec ancien para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « apparence, forme ») est un phénomène psychologique, impliquant un stimulus (visuel ou auditif) vague et indéterminé, plus ou moins perçu comme reconnaissable.

Ce phénomène consiste, par exemple, à identifier une forme familière dans un paysage, un nuage, de la fumée ou encore une tache d’encre, mais tout aussi bien une voix humaine dans un bruit, ou des paroles (généralement dans sa langue) dans une chanson dont on ne comprend pas les paroles.

Le cerveau structure son environnement en permanence, quitte à transformer les informations fournies par la rétine  en objets connus. La paréidolie exprime la tendance du cerveau à créer du sens par l’assimilation de formes aléatoires à des formes référencées.

Le siège cérébral de la fonction permettant d’identifier des formes, extrêmement importante pour la socialisation et le développement de l’espèce, se situe dans le lobe temporal. Une lésion de celui-ci peut entrainer des agnosies visuelles aperceptives – comme une prosopagnosie : l’impossibilité d’identifier un visage – et occasionner, en réaction, des paréidolies.

Dans L’énergie spirituelle, le philosophe de l’intuition Henri Bergson expose l’hypothèse selon laquelle c’est par une paréidolie, à partir des phosphènes naturels qui apparaissent lorsqu’on ferme les yeux, que sont élaborées les images des rêves. »

* Pour en apprendre plus, continuez la lecture sur Wikipedia !

RÉFÉRENCES ET HISTOIRE DE L'ART...

Qu’on le veuille ou non, on ne pART jamais à zéro. Ainsi, une de mes sources d’inspiration demeure le tremplin exploratoire légué par Léonard de Vinci (1452-1519) et Alexander Cozens (1717-1786).

Plusieurs artistes proches du courant surréaliste m’inspirent également, dont le peintre québécois Alfred Pellan (1906-1988), sans oublier la réflexion de la psychanalyste Alice Miller (1923-2011) portant sur l’art et la création.

* * *

Comme tant d’autres disciplines artistiques, la peinture est devenu un vaste monde. De partout sur la planète, des sciècles de pratiques se sont superposées les unes aux autres pour laisser tout un héritage culturel que répertorient sans cesse les historiens et les historiennes de l’art.

Depuis la Renaissnance, beaucoup a été dit dans le domaine de la peinture, mais il reste toujours une place à occuper si on ose plonger dans la couleur pour laisser s’exprimer sa créativité. Une part d’inédit ne sommeille-t-elle pas en chacun/chacune de nous ?

LÉONARD DE VINCI...

Extrait des carnets de Léonard de Vinci (1452-1519) portant sur un système de spéculation.

« Si tu regardes des murs barbouillés de taches ou faits de pierres d’espèces différentes et qu’il te faille imaginer quelque scène tu y verras des paysages variés, des montagnes, des fleuves, rochers, arbres, plaines, grandes vallées et divers groupes de collines.

Tu y découvriras aussi des combats et des figures d’un mouvement rapide, d’étranges airs de visages, des costumes exotiques et une infinité de choses que tu pourras ramener à des formes distinctes et bien conçues.

Il en est de ces murs et de ces mélanges de pierres différentes comme le son des cloches dont chaque coup t’évoque le nom ou le vocable que tu imagines. »

Référence : Léonard de Vinci. Par Bernard Clavel, Club d’art, Bordas, 1967. Extrait : page 31.

ALEXANDER COZENS...

Taches, gribouillis, macules et décalcomanies, autant de termes qui semblent loin de la réalité du Britannique Alexander Cozens (1717-1786) * professeur de dessin « classique ».

Pourtant dans son livre Nouvelle méthode pour assister l’invention dans le dessin de compositions originales de paysages… paru en 1785, Cozens suggère à ses étudiants une approche technique pour créer des paysages qu’il appelle l’art de la macule.

Une façon de faire qui attendra les années 1920 pour être redécouverte par le mouvement surréaliste (A. Breton, S. Dali, etc.) alors que l’abstraction était déjà un acquis.

DU RÉEL À L’IMAGINAIRE DE L’IMAGINAIRE AU RÉEL

La proposition de Cozens, certes audacieuse pour le 18e siècle, ne conduit pas pour autant à un art abstrait; l’art de la macule sert alors d’esquisse ou de déclencheur à l’expression d’un paysage traduit d’après les conventions classiques de la représentation en peinture (avec le réalisme comme objectif; la perspective comme technique; et des variantes du Maniérisme comme guide pédagogique – rendre la forme à la manière de Michel-Ange).

Avec Cozens, l’accident est érigé en modèle, pour paraphraser Danielle Orhan dans la dernière édition du livre paru chez Allia. La phrase de Shakespeare : « mais l’art même est nature » citée en exergue de son ouvrage insinue que l’art est capable d’engendrer lui-même des paysages.

Peindre ne consiste pas à imiter les données de la nature, mais à reproduire l’acte même de la nature. Cozens, en digne fils de son époque, souhaite élever la peinture de paysage au rang de genre noble, il veut ériger l’art à l’égal de la nature, le paysage étant avant tout conçu en esprit par un travail de l’esprit dirait Léonard.

Bien sûr, Cozens connaît l’oeuvre de Léonard de Vinci et ses propos au sujet d’un système de spéculation qui permettrait de garder un lien entre le réel et l’imaginaire. Pour Cozens la nature crée des ressemblances, l’art est donc comme la nature. La nature naît du hasard, ce que l’art lui renvoie en miroir.

DE LA MÉMOIRE VISUELLE DE L’ARTISTE AU PAYSAGE INVENTÉ

Cozens cherche à conférer à sa peinture du caractère, il évolue à une époque où on instruit les artistes paysagistes dans le sillage de Claude Lorrain (1600-1682) pour qui des strates de la mémoire visuelle naît une idée, se dégage une composition structurée au moyen de différents éléments.

Il se rattache alors au principe de l’unité chère au classicisme : tout tableau doit concentrer en lui ce que la nature a de plus beau. Sa méthode vient finalement s’ajouter à l’arsenal des nombreuses techniques utilisées par les peintres pour créer un idéal pré-établi.

Dans la macule, l’assemblage de formes pleines et accidentelles se distingue du collage de formes parfaites ou d’éléments épars esquissés puis insérés dans une composition.  Son élaboration se plie à la stratification de la mémoire et à l’idée que l’artiste veut matérialiser.

Ce processus de remémoration est intimement lié à un effort d’imagination, bien plus qu’à un souci d’imitation. Pour Cozens, la forme ne cesse de naître de l’esprit. Mais la fantaisie y joue un rôle prépondérant, ce dont la méthode augure de par les éléments du hasard convoqués…

* * *

* Texte remodelé à partir de l’introduction L’Accident érigé en méthode de Danielle Orhan.

Référence : Nouvelle méthode pour assister l’invention dans le dessin de compositions originales de paysages. Par Alexander Cozens. Éditions Allia, 2005.

AUTRES RÉFÉRENCES...

1. La psychalyste Alice Miller (1923-2010).

Images d’une enfance (66 aquarelles). Miller, Alice. Paris, éditions Aubier Montaigne; 1987, 181 pages.

Les écrits d’Alice Miller foisonnent d’exemples puisés dans la pratique analytique, mais ils font également référence à des grands noms de la littérature et de la création comme Baudelaire, Flaubert, Kafka, Nietzsche, Picasso et tant d’autres.

Alice Miller a aussi apporté des éclairages nouveaux sur des acteurs majeurs de l’histoire du 20e siècle tels que Adolph Hitler et Joseph Staline. Pour Miller, si les enfants humiliés et maltraités ne deviennent pas tous des monstres, tous les monstres ont d’abord été des enfants humiliés et maltraités.

La pratique de la peinture relève, chez Alice Miller, d’une approche totalement personnelle et originale. Cette pratique a d’ailleurs été le point de départ – le déclencheur – de son oeuvre écrite.

* * *

2. L’artiste québécois Alfred Pellan (1906-1988) et sa série Bestiaire qu’il amorce à partir de 1974.

Sa technique si imaginative est expliquée à la page 46 du conte de Sonia Sarfati, Le cueilleur d’histoires, inspiré du Bestiaire de Pellan. Publié en 2002 par le Musée du Québec. 47 pages.

* * *

3. Dans la même mouvance, à découvrir également : les encres de Victor Hugo ; les tableaux symbolistes d’Odilon Redon et de Gustave Moreau… L’artiste surréaliste Oscar Dominguez (1906-1957) et ses décalcomanies.

PROCESSUS : TEXTES COMPLÉMENTAIRES SOUS FORME D’ARTICLES…

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