Photo à la une : autoportait – fragment, par Francine L. Acrylique sur toile

SURVOL – Ah ! La famille ! Quel creuset et quelle source d’inspiration ! Depuis décembre, je revisite certains objets de mon enfance qui ont été créés par mes proches. Ce processus me conduit à repenser à ces personnes qui m’ont tant inspiré.

C’est aussi une bonne occasion pour questionner la fameuse créativité IN-SITU, pour ne pas dire INTIMUS, et son pendant : la reconnaissance.

Tout comme pour tante Alice Julien, ma DS Francine – ou si vous préférez my Dear Sister Francine – est une de ces personnes.

Dans cet article, je vous présente cette autre déesse de mon enfance sous la forme d’un dialogue imaginaire, dont elle fut la première lectrice…

Voici la fameuse peinture de jeunesse que j’aime tant.
Sans titre, par Francine L.

Francine L. – Mon cher Louis, récemment, j’ai été vraiment surprise par l’intérêt que tu as manifesté à l’égard d’une de mes vieilles toiles de jeunesse !

Louis C. – Tu veux parler de ce tableau mythique de la mère et de l’enfant, inspiré d’une image amérindienne ? Celui peint par l’adolescente des années 1960.

Francine – C’est en plein ça !

Louis – Mais Francine, ce tableau a bercé mes jeunes années ! Je l’ai sans doute regardé un million de fois. Il a été témoin de tellement d’évènements familiaux joyeux et moins heureux.

– Il a été présent dans chacune des résidences de Denyse et Fernand : bien accroché au salon, tout près du portrait de la petite Mexicaine de tante Angéline et d’oncle Lorenzo.

– Oui, mais Louis, je n’ai jamais été pleinement satisfaite des mains de mon personnage féminin, elles sont trop…

– Trop quoi ? Ah ! Cocotte on s’en fout des belles grosses mains de paysanne de ton personnage ! Paul Cézanne  (1839-1906) aussi peignait des personnages avec de grandes mains. Qui le lui reproche aujourd’hui ? Ce qui compte, c’est la valeur que ton entourage a accordée à cette image. Tu vois, à l’époque, j’ai assisté en direct à une réaction tellement positive de la famille face à ton « oeuvre ». Puis, elle fut suivie par celle des amis et des visiteurs du dimanche qui parfois voyaient même dans cette mère, une Madone.

Dans ma tête d’enfant, je me suis peut-être dit qu’il y a avait quelque chose de très gratifiant à être un artiste. Sans vraiment le réaliser, on était en pleine Révolution tranquille et cette l’histoire de tableau a, j’en suis certain, marqué pour moi la suite des choses.

– Tu vois, je n’ai jamais accordé tant d’importance à ce tableau réalisé par une jeune écolière, au contraire il me semblait qu’il était bourré d’erreurs de toutes sortes. Tu y vas peut-être un peu fort !

– Pas du tout ! Je pense que le sujet de l’adulte et l’enfant t’a inspiré et qu’il est allé au-delà de sa créatrice. N’est-ce pas toi, la fille qui dans le passé a porté dans ses bras son géant de petit frère Louis ? Et c’est encore toi qui, devenue femme, porteras tendrement son propre fils Hans.

– Il y a eu dans ce rayonnement passager comme une révélation de ce qu’était la reconnaissance. Tu as été pour quelques jours le « numéro 1 » d’un palmarès qui à ce jour n’a pas encore de nom. La tape sur l’épaule de son entourage est toujours un formidable propulseur, du moins c’est ce que prétendait le sémiologue français Roland Barthes  (1915-1980).

Le célèbre artiste pop-art Andy Warhol  (1928-1987), quant à lui, prédisait qu’à l’avenir, tout le monde allait être célèbre, mais seulement pour quinze minutes. Sa prophétie géniale s’appliquait déjà à toi Francine et je t’assure que ta reconnaissance a duré beaucoup plus longtemps que… quinze minutes ! Au fond, ne sommes-nous pas ce que les autres ont fait de nous et surtout ne sommes-nous pas ce que nous faisons de nous-mêmes ? La création, considérée comme une pratique individuelle, en échappant à son auteur, ne devient-elle pas souvent sociale ?

En tous cas, merci Francine pour tous les bons souvenirs et pour ton « rayonnement » bien réel sur ma vie ! En plus d’être « contagieuse », ta création m’a fait plus d’une fois vibrer, rêver et vivre ! Et, ce n’est pas fini !

 

Pour en savoir plus... La mère et l'enfant : un tableau, une histoire

– Là, je comprends ta réaction lorsque, l’autre jour, je t’ai dit que ce vieux tableau se trouvait là, juste sous nos pieds… dans ma cave.

– Oui ! Je le croyais disparu, détruit, et nous l’avons retrouvé sous une épaisse couche de poussière : il était intact et toujours aussi énigmatique. Après plus de vingt-cinq ans, quelle joie de revoir cette peinture rangée dans tes archives poussiéreuses !

Justement l’autre jour, l’ami Lejardinier, me rappelait que Pablo Picasso (1881-1973) interdisait formellement à ses ménagères de dépoussiérer ses toiles : il  ne voulait pas enlever cette couche protectrice, garante de leur passé en atelier ?

– C’est vrai que ce tableau a eu une belle histoire. À l’École Saint-Joseph, lorsque Sœur Gabrielle l’a vu, elle l’a saisi et elle est partie avec en courant… pour aller le montrer aux autres religieuses… Je revois encore son voile se mettre à flotter dans son sillage.

J’avoue que j’en suis restée bouche-bée ! Au début, je ne comprenais pas ce qui se passait. C’est vrai qu’elle était très gentille cette institutrice qui enseignait les arts et sa réaction enthousiaste m’avait beaucoup surpris et encouragée.

– Donc, ce n’est pas toujours facile de se retrouver soudainement sous le feu des projecteurs d’une Sœur volante, surtout lorsqu’elle vous crie it’s outstanding !  Oui, parfois ce que l’on fait est formidable au regard des autres, dans leur message ils nous disent qu’eux n’ont pas le potentiel pour faire ça. La création c’est une invitation au dépassement de soi et à l’élargissement de ses connaissances. N’est-elle pas aussi une invitation à s’exposer à la re-connaissance ?

– (Rires) Ha ! Ha ! Ha ! Oui Louis, ça doit être ça ! C’est vrai que ça fait du bien lorsque nos créations provoquent un écho favorable chez l’autre.

– Puis au fil du temps, tu as exploré tellement de formes d’art et d’expression : la peinture, la sculpture, l’aquarelle, le vitrail, les textiles avec la haute-lisse, la poterie, l’horticulture, et j’en passe… Tu explorais non seulement ton potentiel, mais différentes entrées en création.

Pour en savoir plus... Une exploratrice au coeur d'art

– Et, tu oublies la photographie ! C’est vrai que ça en fait beaucoup… Comme tu le dis, j’ai beaucoup exploré, et mon but premier c’était l’exploration et pas nécessairement de m’ancrer et de percer dans un domaine en particulier…

– Je pense que créer, explorer en pleine liberté, comme tu l’as fait Francine, c’est porteur de révélation et d’espoir. D’ailleurs, tu as souvent traversé d’autres moments de reconnaissance : par exemple à ta boutique si créative de Montebello et en aidant ta région à re-connaître ses propres artistes.

En créant, sans t’en rendre compte, tu as mis un peu plus de magie, et en toi et dans ton environnement. N’est-ce pas un des buts premiers de l’activité créatrice : entrer en dialogue avec soi-même et avec son monde ?

– Oui, c’est sûr Louis que j’ai fait beaucoup de contacts au fil des ans… et j’aimais tellement créer. Ma curiosité était insatiable et tu sais, c’est encore le cas aujourd’hui.

Lorsque tu es venu photographier mes créations, je me suis tout de même rendu compte de l’étendue de cette… cette… Je ne sais pas trop comment l’appeler…

– De cette œuvre Francine ! Certes éparse, variée et tellement vivante ! Je pense que ta vie a coïncidé avec un moment historique où les femmes avaient la possibilité de sortir de leur rôle traditionnel et pouvaient faire autre chose que seulement penser à être « la reine du foyer ».

Elles pouvaient enfin s’inscrire à leur façon dans leur imaginaire, leur rêve, leur devenir, et se prendre en charge. Je pense que créer c’est une façon d’aller vers plus d’autonomie, d’affirmation de soi et c’est également un moyen pour pratiquer une forme de distanciation.

Certes, comme pour tout le monde, la famille et le monde du travail ont eu sur toi leur part de contraintes, d’exigences. Mais, en plus d’aller travailler, d’avoir une famille et de poursuivre tes études universitaires, tu as aussi pu économiser un peu de temps pour créer de tes mains et de ton esprit. Tu ajoutais évidemment un « plus » à ton présent. Créer, n’est-ce pas in-former la vie qui est nôtre et autre à la fois ? Et cent fois sur le métier…

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