Il arrive parfois que des jardins se prennent pour des tableaux.

SURVOL – Composer des tableaux, créer des jardins, deux activités bien différentes et pourtant… Tout cela ne nous ramène-t-il pas à l’idée d’ARTiculer sa vie ?

Photos :  L. Couture

Louis Couture  –  Récemment, tu disais préférer le concept d’ARTiculture à celui d’horticulture et ça m’a fait réfléchir…

Lejardinier  –  En effet, je considère que la pratique horticole ou le jardinage est en dernière instance une forme d’intervention créatrice, une œuvre d’art végétale, ou, si tu préfères, un art d’interagir avec le vivant.

D’ailleurs, lorsque nous nous baladons à l’intérieur des Jardins diversiformes, tu dis souvent que c’est comme si nous marchions à l’intérieur d’un tableau grand format, pour nous retrouver les deux pieds dans une composition en constante élaboration, bref c’est comme si nous étions dans une sorte de construction vivante.

Lejardinier   Tout à fait ! Ton travail en peinture m’a grandement inspiré et conduit à repenser mes pratiques d’intervention auprès des familles. En horticulture ou comme art de vivre. Je réalisais en t’observant que ce type d’intervention en créativité je pouvais le faire mien dans des domaines comme les sciences humaines et l’écologie.

Tu me disais aussi que notre façon de jardiner s’apparentait beaucoup au tachisme en peinture.

En effet, si j’ai bien compris, dans cette forme de tachisme – que nous avons appelé zappartage – le créateur ne fait pas table rase ni de sa gestuelle ni des formes et des couleurs existantes, mais il s’y projette en interagissant avec celles-ci.

Enfin, force est de reconnaître que nous faisons quelque chose de très semblable dans nos jardins. Bref, nous composons avec…

Dans ce sens, le peintre Cézanne ira même jusqu’à dire que le créateur doit disparaître devant son œuvre.

Et les jardiniers, eux, ne disparaissent-ils pas derrière leur jardinage et leurs sueurs ? Au début, j’avais une approche plutôt cartésienne des jardins avec mes lignes droites et mes angles droits.

Avec les années, à cette démarche formelle de type magazines et d’étalages commerciaux, nous avons introduit des courbes, des sentiers, créant ainsi des liens entre chaque espace et surtout nous avons pris en compte l’environnement dans lequel se situait notre pratique ARTicole.

Aussi, nous apprendrons à laisser certains plants voyager dans ce terroir, comme le font en ce début de juin les juliennes, les pavots d’Espagne et les centaures !

Et justement, au cours d’un de tes sarclages, tu me faisais remarquer qu’une majorité des plantes existantes sur nos plates-bandes étaient l’œuvre, l’implantation, le travail de la nature elle-même. Et, d’une année à l’autre, tu aimais de plus en plus ce que tu voyais émerger à notre insu.

Oui, tout cela, grâce à la lumière, au vent, à l’eau et aussi avec l’aide des insectes, des écureuils, des oiseaux, des vers de terre, ces précieux collaborateurs. Car ce sont eux qui répandent les semences pour contribuer à leur façon aux formes et aux couleurs, et cela au gré des saisons.

Pensons ici au voyagement des marguerites, des asters, des euphorbes, de l’absinthe et de tant d’autres. Nous devenons en quelque sorte un des partenaires du monde du vivant sans nécessairement revendiquer le monopole de l’intelligence en matière de vie.

Et selon toi, à un environnement spécifique correspond un jardin spécifique, un écosystème qui lui est propre.

Et si, Louis, les plantes rustiques d’un milieu étaient comme nous en quête d’un lieu, d’une vie qui leur est propre ? Et si le goût de l’esthétisme des jardiniers n’était pas la cerise sur le sunday en matière de création ? Et si les plantes avaient une sensibilité, une intelligence qui nous échappent ? Et si les jardiniers se mettaient au service de leur terreau, de son potentiel, de son histoire ? Et si…et si… nous apprenions à vivre ensemble ?

Pour toi, l’ARTiculture n’est rien d’autre qu’un désir de vivre dans un milieu en harmonie avec la vie propre de ce milieu.

Voilà ! Comme tu le disais dans ton article Le jardinier invisible les jardiniers ont tout intérêt à se faire discrets, à disparaître devant tant de splendeur, à s’accorder avec, à s’y harmoniser, à trouver leur place, et comme le chante si bien le poète : ne tuons pas, ne détruisons pas la beauté du monde, la vie de la vie !

Jardinage et compostage sur place...

Louis Couture – Et d’un compostage formel avec ses règles et ses modes, tu es passé à un type de compostage sur place.

Lejardinier – À observer la nature, nous comprenons que celle-ci a sa façon de composter les choses ici et là assez rapidement, à l’opposée de nos composteurs en plastique, avec leur décomposition concentrée, souvent nauséabonde et leur lent et long processus programmé.

Ce compostage éclaté qui  laisse sur place la matière que l’on a sarclé favorise aussi un arrosage très local. D’après mon expérience, qui dit compostage sur place, dit également économie d’eau, car les brindilles, les feuilles et les débris organiques de toutes sortes qui protègent et nourrissent le sol, retiennent l’humidité et évitent ainsi de le laisser à nu, exposé à la chaleur, aux vents et aux intempéries.

Enfin, nous observons que la rotation de nombreuses plantes fait en sorte que non seulement elles égaient les lieux où elles s’implantent, mais également l’enrichissent en (re)fertilisant les sols et la vie souterraine.

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