Jade dans son champs de livres-jouets •  Photo à la une : album de famille

SURVOL – Une nouvelle naissance est une occasion pour réfléchir à notre rapport à l’enfance.

Y a-t-il un âge idéal pour entrer en lien avec un enfant ? Pour ma part, j’ai commencé depuis déjà un bon  moment à écrire à Jade et à son cousin Jason – qui lui aussi frise les deux ans –, en tant que personnes à part entière.

Bien sûr, cette communication, qui prend souvent la forme d’un dialogue imaginaire, transige par l’intermédiaire de leurs parents, mais je persiste à croire que déjà pour ces enfants Tout est langage, comme le disait si bien Françoise Dolto (1908-1988).

Bonjour Jade ! Tu remercieras ta grand-mère Gisèle, ta mère Lyssia et ton père, mon neveu Simon, pour ces magnifiques photos. Je constate que parmi tes jouets, autour de toi, ton monde prend forme. Tu sais Jade que les objets qui nous entourent et que nous aimons, nous prolongent et nous parlent. Nous les chérissons, leur parlons et nous en sommes responsables.

C’est magnifique ! Et déjà, toi et moi, nous partageons deux choses en commun : les livres comme jouets et le yoga comme détente. Et nous en avons grandement besoin !

LES LIVRES COMME JOUETS

Sur la ferme, j’ai commencé beaucoup plus tard que toi à m’entourer de livres. Il n’y avait pas de bibliothèque à Lejeune, le village où je suis né. J’avais pour jouets mon missel et mes livres de classe. J’étais en plein Moyen-Âge, dans ma période mystique !

De temps en temps, je me rendais parfois au grenier de notre maison et je regardais les livres que ma mère avait dans une grosse valise brune en bois défraichie qui datait du temps où elle enseignait, avant son mariage. Comme je la trouvais brillante, avec sa belle écriture ! Je serai en correspondance avec Georgianna durant toute la période de mes études classiques et philosophiques.

LA MAGIE DE LA POSTE

De plus, toutes les semaines, nous recevions par la poste, deux journaux : Le Soleil et La Terre de chez nous. Avec ma soeur Eugénie, je m’empressais de lire la suite des aventures de Tarzan et de Mafalda.

Nous adorions leurs expressions physiques et verbales. Ils voyageaient pour de vrai sur terre, dans les airs, d’arbre en arbre et pensaient joyeusement, amicalement. Nous attendions la suite de leurs péripéties avec impatience. En attendant, nous les relisions souvent comme si c’était la première fois.

MES AMIS LES ANIMAUX

Enfin, les poules, les veaux, ma truie et ses petits furent, d’aussi loin que je me souvienne, mes premiers vrais livres-jouets. À l’exception d’images religieuses et du crucifix sur les murs de la cuisine, je n’avais pas ou très peu de personnages en couleur sur carton, papier, linge, bois ou autres.

Cependant, contrairement à tes personnages, Jade, les miens étaient tout autour de moi fort animés ! Je les visitais, les flattais, les nourrissaient souvent. Je les voyais grandir. Hé oui !  Autre temps, autres mœurs !

 

PUIS, AU COLLÈGE…

Au début de mes études au Collège, à onze ou douze ans, je m’entourais de livres. J’aimais comme toi voir les livres, les images, les couleurs et les imprimés sur les étagères à la bibliothèque. J’étais comme toi, fort curieux. Je ne pouvais pas les lire tous, mais je me disais qu’un jour je serais assez grand pour le faire.

Ces jouets-là m’ont permis de voyager sur place, pour paraphraser l’auteure Marguerite Yourcenar (1903-1987). Comme tu vois, tu me devances à ce chapitre. Continue et profites-en bien !

Avant d’aimer ce qu’il y a à l’intérieur des livres, comme toi, j’aime leur forme, leur couleur, leur image. Leur donner un espace, une vie. J’irai jusqu’à aimer leur odeur !

DES LIVRES ET DES AUTEURS

J’aimais les toucher et j’en ai même qui dormaient près de moi ! Jean de La Fontaine (1621-1695) était mon préféré. C’était un véritable poète-jardinier qui sème des vers parmi les vers de terre !

Avant d’être une activité sérieuse, intellectuelle, la lecture est un jeu affectif, c’est-à-dire une activité de nos yeux, de nos mains, de nos bouches, bref de tout notre corps, n’est-ce pas Jade ? Je passais des heures à admirer mes livres. Comme des jouets, nos livres sont amusants, pleins de surprises !

Pour le moment, ils sont, certes différents de tes autres jouets, mais ô combien intrigants! Ils enrichissent déjà ton imaginaire, tes rêves, tes projets. Tu communiques déjà avec eux. Tu les penses ; ils te parlent.

Adolescent, Jade, je préférais m’acheter des volumes plutôt que de m’acheter des vêtements neufs. J’ai même fini par aimer mes vieilles guenilles… Je dois t’avouer que c’est encore le cas ! Les livres comme les jouets nous invitent à la découverte de nous-mêmes.

Et de l’ailleurs. Par le livre, nous nous comprenons mieux, nous vivons mieux et nous voyons mieux le milieu qui nous entoure. Nous grandissons physiquement et spirituellement en leur compagnie, et ce, pour le meilleur et pour le… rire.

Merci Jade, de me rappeler que nous sommes de la même espèce, puisons aux mêmes sources de la vie ! Je me reconnais en toi, je suis fier d’être comme toi. Ça me rajeunit de quelques années!

Affectueusement,

Georges, ton jeune arrière-oncle !

 

Les livres et la transmission des secrets

Les adultes m’ont transmis le goût de les lire, de les comprendre, et d’en savourer leurs secrets. Demande à Lyssia, à Simon et à Gisèle leur aide. En attendant que tu puisses t’en amuser à les déchiffrer, savoure-les, regarde-les, imagine-les, feuillette-les et rêve-les ! Lire, c’est tripoter, visiter sans cesse ces objets bizarres. Ils font corps avec toi. Ce sont tes nouveaux compagnons de route. Ce sont des rayons de soleil invisibles. Ils te seront fidèles! Ils confortent nos vies. Lire est une activité sérieusement amusante.

Les adultes, tu l’as sans doute observé, parlent et lisent le plus souvent en projetant dans leur corps ce qu’ils découvrent. Ils sont tantôt songeurs tantôt joyeux. Ils iront même jusqu’à émettre des sons en te les faisant aimer. Notre amour pour ce type de jouets mystérieux, nous le tenons comme pour notre naissance aux personnes qui nous entourent.

Les livres-jouets sont bons pour les jeunes et pour les adultes. As-tu remarqué, Jade, que les adultes qui t’aident à les comprendre deviennent plus joyeux avec ces jouets ? Parfois, ce sont de véritables clowns. Et, ils nous aident à comprendre ce qu’ils nous révèlent. Et  nous comprenons mieux les adultes en retour !

Car ce sont les adultes, Jade, qui ont écrit nos livres-jouets et, crois-moi, ils ont l’imagination fertile. Ils comptent nous impressionner. Ils  ont des opinions sur tout – y compris sur les tout petits comme toi et les vieux comme moi. Ils en mettent plus que moins pour mieux nous convaincre.

Ils en mettent souvent trop, beaucoup trop! Ce qui ne nous empêche pas, de notre côté, de les rêver, de les imaginer autrement. Et, avec le temps, de les contester, d’y mettre du nôtre, de la compréhension. Nous devenons ados et finalement adultes.

Un livre : un jeu de construction

Et comme les adultes, un jour, nous construisons notre monde, notre pensée, notre imaginaire, notre jouet, notre livre, disait l’auteur Agota Kristof (1935-2011).  Nous prenons nos distances en contestant même les adultes qui nous les ont transmis. Tant pis pour eux ! Ils ignorent tout ce qui nous trotte dans la tête. Et c’est bien ainsi ! À chacun son monde !

Les livres comme jouets, nous les imprimons dans notre corps, ils nous suivent partout, nous collent à la peau. Nous sommes eux, ils sont nous. Il m’arrive encore aujourd’hui, Jade, de penser à certains de mes premiers livres, leur forme physique, leur couleur, leur odeur et d’avoir oublié leur contenu ou presque !

Le temps passe, les livres demeurent. Et ils ont la vie longue. Plus longue que nos deux vies cumulées! Profites-en, Jade, ils te feront vivre des moments enchanteurs ! Seuls les grands s’en fatiguent en ne sculptant plus sur les objets ou dans les mots. Toi, en chérissant ces jouets, tu seras un peu plus toi et tu m’obligeras à être un peu plus moi !

Jade, Georges, et le yoga comme détente !

Ici Jade, sur une de tes photos, tu as encore la position – ou presque – que tu avais dans le corps de Lyssia. Ce ne sont pas les hindoues, les yoguistes qui ont inventé cette position de relaxation qu’ils appellent fort justement la « position du fœtus », mais l’utérus de nos mamans. Et cette position sera éternellement nôtre. Elle nous accompagnera. C’est notre premier héritage matériel et immatériel de l’humanité.

Nous nous faisons foetus consciemment et inconsciemment, éveillé ou endormi. Nous l’avons enregistré une fois pour toutes dans la peau de notre corps. C’est du durable ! N’est-ce pas rassurant ? Une chose en moins à apprendre !

Comme toi, tous les jours ou presque, j’intègre cette position à ma détente, à mon yoga. Je la pratique comme si j’étais dans le corps de ton arrière-grand-mère, dans un lieu calme, avec de la musique classique et vue sur le jardin. Il n’y a pas d’âge pour se détendre physiquement et mentalement. Respirer ou se ventiler.

Car tu sais que les adultes qui nous entourent et tous nos jouets nous épuisent sans qu’on le réalise ! Ça, Jade, les adultes l’ont vite compris. Ils raffolent de ces moments ! Sans doute, en profite-t-il pour aussi prendre de grandes respirations…yoguiste. Ils nous imitent. Nous avons de l’influence sur eux ! Profitons-en ! C’est le temps plus que jamais !

En nous reposant, Jade, en prenant congé de tout, notre  corps peut mieux digérer, assimiler, imaginer, comprendre ce qui se passe en nous et autour de nous. Nos rêves nous font grandir. Oui, oui, le corps travaille à notre insu. Prêtons-lui l’oreille en l’écoutant. Détendons-le ! Il en va de notre survie.

J’ai parfois l’impression, Jade, que la position du foetus est LA position LA plus naturelle qui soit chez nous. Il renoue avec les origines de ta vie, de la mienne et de toutes les personnes qui nous entourent. N’est-ce pas superbe ? Nous partageons, jeunes et adultes, la même provenance, la même source, les mêmes eaux/os.

Pratique le foetus lorsque tu es fatiguée, triste ou trop agitée. Retournons à notre état naturel premier, c’est-à-dire celui de la paix, de la sérénité et du repos. Demande à ton entourage d’en faire avec toi, spécialement à Gisèle, car, comme toi, elle a besoin de reposer l’enfant en elle…

Tu as sans doute observé, Jade, qu’après notre détente, les adultes sont plus calmes. Nous avons donc intérêt à nous reposer souvent!

Comme tu vois, la nature a tout prévu. Elle nous nourrit physiquement et… mentalement. Les exercices du corps sont une pâle caricature de notre nature profonde à la fois végétale et animale. Nous allons jusqu’à imiter l’arbre, le cobra, le chat… Et ce n’est pas par accident !

Nous devons y mettre du nôtre. La nature a besoin de notre contribution. Pensons à elle. Imitons-la ! Elle a besoin de se reconnaître en nous, à vivre en nous, à être cultivé en nous. Elle est nous.

« Mais oui, c’est moi Jason, le cousin de Jade, dans le champ de myosotis de mes grands-parents ! »
Photo : R. Massie

ARTICLES SIMILAIRES

error: Contenu protégé !
Share This