La ferme familiale des Paradis, dans le Témiscouata. Photos : album de famille.

SURVOL D’une saison à l’autre, les Jardins diversiformes sont souvent méconnaissables et, depuis 2015, l’alternance des saisons nous a inspiré l’idée du projet des visites Au fil du temps.

Mais d’où nous est venue cette idée ? Ce dialogue imaginaire vous offre une réponse.

Louis Couture  – Chaque hiver que nous traversons me rappelle que ton rapport aux saisons n’a pas toujours été le même, n’est-ce pas ?

Lejardinier  – En effet, mon premier apprentissage à la vie saisonnière s’est fait tout jeune, sur la ferme de mes parents, alors située dans le Bas-Saint-Laurent. Au printemps, j’avais l’impression d’assister à une renaissance de la vie lorsque les vaches donnaient naissance à leurs veaux à l’étable; en été, c’était le travail en plein air, aux champs, au jardin et à la cueillette des petits fruits sauvages.

Puis en automne, juste avant l’apparition les premières gelées, c’était le temps de l’engrangement des récoltes, des conserves et du retour à l’école de rang avec mes soeurs Pierrette, Régine, Marielle et Eugénie.

Enfin, avec les grands froids et les tempêtes de neige, les champs, les animaux et la famille entraient dans une sorte de repos hivernal. C’était le seul moment où humains et animaux partageaient la même couette blanche.

Chacune des saisons présentait sa singularité, toute la vie fermiliale se transformait sous l’effet de leur alternance. Vivre, c’était faire corps avec les soubresauts de la nature.

Et que s’était-il passé lorsque tu t’es retrouvé en ville, quel impact les études ont-elles eu sur cette vie saisonnière ?

Ce fut un grand déracinement ! D’abord, à onze ans, j’ai dû quitter la famille, le rang, le village pour aller faire mon cours classique à Edmundston, au Nouveau-Brunswick.

Et plus tard, je fréquenterai l’Université d’Ottawa en philosophie et l’Université de Montréal en criminologie. La vie étudiante urbaine est donc venue transformer en profondeur mon rapport aux saisons.

Les études classiques et universitaires, non seulement m’éloignaient des plaines saisonnières de la campagne, mais me séparaient de la nature elle-même.

Plus tard, la rupture avec les saisons fut pour ainsi dire consommée à l’Université de Berkeley. Là, en Californie, je croyais vivre un éternel été – une expérience que je ne détestais pas du tout à l’époque !

Es-tu en train de dire que la culture et la nature sont des entités quasi irréconciliables en milieu académique ? 

Dans ces milieux, la nature était perçue comme une sorte d’entité intemporelle, de corps étranger. Même les cactus que nos enseignants avaient sur leurs étagères dépérissaient ! Les liens que nous établissions entre la nature et les connaissances philosophiques et sociales étaient pour ainsi dire anémiques, inexistants.

De retour en Outaouais, travaillant comme intervenant social et complétant ma scolarité de doctorat à Ottawa, un seul cours fera alors le pont entre les fondements de nos connaissances et la vie de la nature. Dans mon cheminement académique, ce fut la seule et unique fois. Il n’y avait pas foule aux portes, je serai en effet le seul étudiant à y être inscrit !

Le lien entre les humanités et la naturalité était le secret le mieux gardé. Les sciences humaines et sociales se situaient au-delà de la vie du vivant. Elles faisaient de la métaphysique sociale, des joutes conceptuelles ou techniques sans en être véritablement conscientes.

Mais comment le contact avec les saisons s’est-il rétabli pour toi ?

En 1979, lorsque je suis devenu intervenant auprès des familles en milieu rural, les saisons, et plus particulièrement l’hiver, redevenaient des réalités avec lesquelles je devais composer pour le meilleur ou pour le rire. L’Outaouais m’a alors fait redécouvrir, les champs, les rangs, les villages, les odeurs, les goûts et les saveurs de mon enfance.

J’irai jusqu’à faire des entrevues avec des fermiers sur des terres où les vaches, les moutons, les cochons étaient mes auditeurs libres ! Certains fermiers s’excusaient en long et en large pour ne pas s’être présentés à mon bureau en raison des caprices de la température et de la nature même de leur travail.

Lorsque je leur confiais que je venais d’une ferme, ils étaient dans un premier temps sceptiques, mais me voyant évoluer parmi les animaux et dénotant mes intérêts pour leur pratique agricole, les doutes s’estompaient rapidement.

Grâce à eux, je m’enracinerai à nouveau sur une planète saisonnière avec des pratiques également saisonnières.

C’était une forme de retour à la terre ?

 À Gatineau, sur la rue d’Auvergne où j’habitais avec mon amie Danielle, je me faisais jardinier dans mes temps libres. Pas une parcelle du petit terrain enveloppant la maison sise sur un coin de rue était inoccupée : fleurs, potagers, haie de framboisiers, vignes serpentant autour de la galerie à l’arrière de la maison… Au point où un de mes voisins lança la rumeur que je travaillais à la Ferme expérimentale.

Il avait raison sur un point : je renouais avec mes racines. Les plantes avaient droit de cité à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison. Mes plates-bandes s’ingéraient en quelque sorte dans mon intériorité physique et mentale. Je retrouvais mes jardins intérieurs. Quelques années plus tard, je ne te cacherai pas que je me sentais à l’étroit à l’extérieur comme à l’intérieur de cette propriété.

Puis un jour, ton beau-frère Robert a trouvé le milieu de tes rêves…

En effet, j’étais intrigué par le descriptif qu’il faisait des lieux d’une résidence en vente à Hull, avec plus d’un âcre et quart de terrain. C’était à peine imaginable : tant de terrain si près de mon lieu de travail et du centre-ville ! Le lendemain, nous allions donc visiter cette perle rare. Coup de foudre pour cette propriété de la rue des Conifères !

Avec Danielle, au début, et toi par la suite, je verrai les Jardins diversiformes prendre forme. Comme sur la rue d’Auvergne, une autre maison sera elle aussi rapidement enveloppée d’arbres, d’arbustes, de potagers, de plates-bandes et d’arbres fruitiers. Ces jardins deviendront des lieux de réconciliation avec le vivant, des lieux d’expérimentations créatrices.

Le jour, je travaillais auprès des familles ; le soir, les fins de semaine et les jours de congé, j’étais intervenant en milieu naturel, au sens propre du terme.

Que de fois, Louis, ai-je trouvé des amorces de solutions aux difficultés que je rencontrais auprès des jeunes ! À quatre pattes dans les plates-bandes, je cultivais la nature, et en retour, celle-ci nourrissait ma culture sociale professionnelle.

Avec toi, nos jardins sont devenus des lieux d’intervention en horticulture et en création. Ils devenaient moins sévères, plus serpentins, moins cartésiens, plus anglais, bref, de plus en plus québécois.

Dans cet environnement, ton École d’art et de créativité a émergé. Notre lieu d’habitation deviendra nature-culture-création ou, si tu préfères, expérimentations-connaissances-transmissions. Un véritable art de vivre !

À suivre… De jardins en voyages

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Louis Couture

Les Créations Diversiformes

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