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L’art de composer avec le hasard et la magie des couleurs…

Fragment du tableau Valentino/Valentina

SURVOL  Dans les Jardins diversiformes, tout comme dans mes Jardins intérieurs, le hasard, l’observation et l’imagination jouent un grand rôle.

Mais parfois, un mot inconnu vient nous confirmer que l’on invente rarement à partir de zéro…

Photos : L. Couture

LE BEL AU BOIS DORMANT

Il y a quelques années, par un beau soir d’hiver, il m’est arrivé de tomber bêtement endormi devant mon téléviseur. Puis soudainement, en revenant à moi-même, j’ai entendu une voix qui disait que la capacité de composer des visages dans notre environnement – là où il n’y en avait pas – remontait probablement au temps lointain ou l’humain était une proie facile pour les fauves de l’époque.

Dans ce documentaire, on ajoutait qu’il valait mieux être sur ses gardes et imaginer le visage d’un lion dans un feuillage, que se faire dévorer sur place. Bref, si on tenait à sa peau, il fallait être aux aguets, quitte à faire une erreur… Puis que la… (?) dolie tenait sans doute de là son origine anthropologique. Et je me suis dit : « la quoi !?!? »

J’avais loupé la première partie de ce mot dont le sens me semblait pourtant si familier. Malheureusement, l’appel de la nuit était trop fort et je me suis endormi là-dessus. Enfin, grâce à la magie de l’internet, j’ai mis un moment à débusquer le fameux mot dont il avait été question ce soir-là. La paréidolie venait de faire son entrée dans mon vocabulaire.

SENS ET IMAGINAIRE

Si je vous raconte tout ça, c’est parce que, dans mes ateliers de peinture et dans mes articles, j’ai souvent parlé de mes explorations « tachistes ». Je pense surtout à mon coaching d’il y a une quinzaine d’années avec l’ami Lejardinier, dans son début de cheminement pictural, ainsi qu’à nos tableaux duos signés « Louis-Georges ».

Une approche développée à partir du hasard et de l’imaginaire que nous avons alors appelée zappartage. On procédait alors à une sorte d’arrêt, de zappage sur l’émergence de la forme. Potentialité, humour et sens venaient boucler la boucle à ce travail de création.

Lorsque nous animions nos ateliers thématiques, cette approche – cette entrée en création – au coeur de la spontanéité, la subtilité et la dextérité, suscitait à la fois toutes sortes de commentaires enthousiastes et également une forme évidente de répulsion.

Comme si l’imaginaire se devait d’être maté. Bref, on se demandait souvent s’il était souhaitable de justifier le débordement de l’imaginaire en l’aimant ou en le détestant.

Les uns disaient que c’était étonnant et plein de potentiel ; les autres, trop facile et enfantin de créer à partir de taches, etc. On nous demandait souvent quels peintres célèbres avaient composé des tableaux de cette manière-là.

LE CHAINON PRIMORDIAL

Bien entendu, au fil du temps, j’ai fouillé cette piste, en remontant l’histoire de l’art ; en revisitant le mouvement surréaliste et en me laissant guider par l’approche du peintre québécois Alfred Pellan. Puis, au fil des lectures et des discussions avec des artistes de mon entourage, j’ai trouvé des réponses.

Pourtant, de Léonard de Vinci à Alice Miller, en passant par Alexander Cozens, ainsi que plusieurs historiens d’art réputés – dont le célèbre E. H. Gombrich – je ne me souviens jamais d’avoir vu mentionné le mot paréidolie. C’est tout de même curieux ! Nos savoirs sont-ils à ce point cloisonnés ? J’ai bien peur que oui !

Je termine cet article en vous présentant Valention/Valentina, un de mes tableaux paréidoliques. Je vous en parlerai plus longuement lorsque ma nouvelle galerie personnelle sera intégrée à ce blogue.

Sur ce, je termine en vous suggérant la lecture de références qui apporteront peut-être  de l’eau au moulin de votre curiosité.

Valentino / Valentina.

Acrylique sur toile, 12 po x 16 po. 2016

La paréidolie…

« Une paréidolie* (du grec ancien para-, « à côté de », et eidôlon, diminutif d’eidos, « apparence, forme ») est un phénomène psychologique, impliquant un stimulus (visuel ou auditif) vague et indéterminé, plus ou moins perçu comme reconnaissable.

Ce phénomène consiste, par exemple, à identifier une forme familière dans un paysage, un nuage, de la fumée ou encore une tache d’encre, mais tout aussi bien une voix humaine dans un bruit, ou des paroles (généralement dans sa langue) dans une chanson dont on ne comprend pas les paroles.

Le cerveau structure son environnement en permanence, quitte à transformer les informations fournies par la rétine  en objets connus. La paréidolie exprime la tendance du cerveau à créer du sens par l’assimilation de formes aléatoires à des formes référencées.

Le siège cérébral de la fonction permettant d’identifier des formes, extrêmement importante pour la socialisation et le développement de l’espèce, se situe dans le lobe temporal. Une lésion de celui-ci peut entrainer des agnosies visuelles aperceptives – comme une prosopagnosie : l’impossibilité d’identifier un visage – et occasionner, en réaction, des paréidolies.

Dans L’énergie spirituelle, le philosophe de l’intuition Henri Bergson expose l’hypothèse selon laquelle c’est par une paréidolie, à partir des phosphènes naturels qui apparaissent lorsqu’on ferme les yeux, que sont élaborées les images des rêves. »

* Pour en apprendre plus, continuez la lecture sur Wikipedia !

Léonard de Vinci…

Extrait des carnets de Léonard de Vinci (1452-1519) portant sur un système de spéculation.

« Si tu regardes des murs barbouillés de taches ou faits de pierres d’espèces différentes et qu’il te faille imaginer quelque scène tu y verras des paysages variés, des montagnes, des fleuves, rochers, arbres, plaines, grandes vallées et divers groupes de collines.

Tu y découvriras aussi des combats et des figures d’un mouvement rapide, d’étranges airs de visages, des costumes exotiques et une infinité de choses que tu pourras ramener à des formes distinctes et bien conçues. 

Il en est de ces murs et de ces mélanges de pierres différentes comme le son des cloches dont chaque coup t’évoque le nom ou le vocable que tu imagines. »

Référence : Léonard de Vinci. Par Bernard Clavel, Club d’art, Bordas, 1967. Extrait : page 31.

Alexander Cozens…

Taches, gribouillis, macules et décalcomanies, autant de termes qui semblent loin de la réalité du Britannique Alexander Cozens(1717-1786) * professeur de dessin « classique ». Pourtant dans son livre Nouvelle méthode pour assister l’invention dans le dessin de compositions originales de paysages… paru en 1785, Cozens suggère à ses étudiants une approche technique pour créer des paysages qu’il appelle l’art de la macule.

Une façon de faire qui attendra les années 1920 pour être redécouverte par le mouvement surréaliste (A. Breton, S. Dali, etc.) alors que l’abstraction était déjà un acquis.

DU RÉEL À L’IMAGINAIRE DE L’IMAGINAIRE AU RÉEL

La proposition de Cozens, certes audacieuse pour le 18e siècle, ne conduit pas pour autant à un art abstrait; l’art de la macule sert alors d’esquisse ou de déclencheur à l’expression d’un paysage traduit d’après les conventions classiques de la représentation en peinture (avec le réalisme comme objectif; la perspective comme technique; et des variantes du Maniérisme comme guide pédagogique – rendre la forme à la manière de Michel-Ange).

Avec Cozens, l’accident est érigé en modèle, pour paraphraser Danielle Orhan dans la dernière édition du livre paru chez Allia. La phrase de Shakespeare : « mais l’art même est nature » citée en exergue de son ouvrage insinue que l’art est capable d’engendrer lui-même des paysages.

Peindre ne consiste pas à imiter les données de la nature, mais à reproduire l’acte même de la nature. Cozens, en digne fils de son époque, souhaite élever la peinture de paysage au rang de genre noble, il veut ériger l’art à l’égal de la nature, le paysage étant avant tout conçu en esprit par un travail de l’esprit dirait Léonard.

Bien sûr, Cozens connaît l’oeuvre de Léonard de Vinci et ses propos au sujet d’un système de spéculation qui permettrait de garder un lien entre le réel et l’imaginaire. Pour Cozens la nature crée des ressemblances, l’art est donc comme la nature. La nature naît du hasard, ce que l’art lui renvoie en miroir.

DE LA MÉMOIRE VISUELLE DE L’ARTISTE AU PAYSAGE INVENTÉ

Cozens cherche à conférer à sa peinture du caractère, il évolue à une époque où on instruit les artistes paysagistes dans le sillage de Claude Lorrain (1600-1682) pour qui des strates de la mémoire visuelle naît une idée, se dégage une composition structurée au moyen de différents éléments. Il se rattache alors au principe de l’unité chère au classicisme : tout tableau doit concentrer en lui ce que la nature a de plus beau. Sa méthode vient finalement s’ajouter à l’arsenal des nombreuses techniques utilisées par les peintres pour créer un idéal pré-établi.

Dans la macule, l’assemblage de formes pleines et accidentelles se distingue du collage de formes parfaites ou d’éléments épars esquissés puis insérés dans une composition.  Son élaboration se plie à la stratification de la mémoire et à l’idée que l’artiste veut matérialiser.

Ce processus de remémoration est intimement lié à un effort d’imagination, bien plus qu’à un souci d’imitation. Pour Cozens, la forme ne cesse de naître de l’esprit. Mais la fantaisie y joue un rôle prépondérant, ce dont la méthode augure de par les éléments du hasard convoqués…                                    

* Texte remodelé à partir de l’introduction L’Accident érigé en méthodede Danielle Orhan.

Référence : Nouvelle méthode pour assister l’invention dans le dessin de compositions originales de paysages. Par Alexander Cozens. Éditions Allia, 2005.

Autres références…

1. La psychalyste Alice Miller (1923-2010).

Images d’une enfance (66 aquarelles). Miller, Alice. Paris, éditions Aubier Montaigne; 1987, 181 pages.

Les écrits d’Alice Miller foisonnent d’exemples puisés dans la pratique analytique, mais ils font également référence à des grands noms de la littérature et de la création comme Baudelaire, Flaubert, Kafka, Nietzsche, Picasso et tant d’autres.

Alice Miller a aussi apporté des éclairages nouveaux sur des acteurs majeurs de l’histoire du 20e siècle tels que Adolph Hitler et Joseph Staline. Pour Miller, si les enfants humiliés et maltraités ne deviennent pas tous des monstres,  tous les monstres ont d’abord été des enfants humiliés et maltraités.

La pratique de la peinture relève, chez Alice Miller, d’une approche totalement personnelle et originale. Cette pratique a d’ailleurs été le point de départ – le déclencheur – de son oeuvre écrite.

2. L’artiste québécois Alfred Pellan (1906-1988) et sa série Bestiaire qu’il amorce à partir de 1974.

Sa technique si imaginative est expliquée à la page 46 du conte de Sonia Sarfati, Le cueilleur d’histoires, inspiré du Bestiaire de Pellan. Publié en 2002 par le Musée du Québec. 47 pages.

3. Dans la même mouvance, à découvrir également : les encres de Victor Hugo ; les tableaux symbolistes d’Odilon Redon et de Gustave Moreau… L’artiste surréaliste Oscar Dominguez (1906-1957) et ses décalcomanies.

À l’horizontale, un fragment du tableau Valentino/Valentina me révèle un amusant bestiaire

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