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Vue de la ferme familiale, dans les années 1960

SURVOL – Au début de l’automne, les Jardins diversiformes ont pour moi un air de déjà-vu : odeurs et saveurs, fruits, légumes frais, couleurs cuivrées et contrastées.

Changement de saison. De rythme. Tout ça me donne une sensation d’enfance, comme au temps où je demeurais sur la ferme avec mes parents, au moment des dernières récoltes d’automne.

L’ABONDANCE

Dans les champs et les potagers, la production estivale ayant été généreuse, mon père Damase s’assurait que, pour ses animaux, le plein était fait en légumes, en fourrage, en moulée, tant à la grange qu’à la porcherie. L’engrangement étant à son maximum, il pourrait donc affronter les mois d’hiver avec une relative tranquillité d’esprit.

Les champs coupés de leur contenu entraient dans une phase de repos. Les vaches laitières qui avaient enfin accès à l’ensemble des champs profitaient, ici et là, des dernières pousses vertes et fraîches. Dans les bâtiments, les espaces d’entreposage débordaient; une odeur de foin et de grains frais embaumait les lieux.

UN POTAGER ARC-EN-CIEL

Dans son royaume, ma mère Georgiana terminait ses marinades et ses conserves de fruits, légumes, viandes, fines herbes… Le potager d’été, prolongement de sa cuisine, était soigneusement empoté, entassé et disposé sur les étagères de son armoire, au frais dans la cave.

Ainsi, malgré les durs froids de l’hiver, ce potager conservé ajouterait un peu d’été, de chaleur et d’espoir dans nos vies.

J’aimais tellement descendre dans cette cave pour y admirer ses étagères de conserves arc-en-ciel. Celles-ci se trouvaient tout près du gros baril de bois qui abritait son pain de ménage et d’une jarre contenant du lard trempant dans la saumure avec une pierre au-dessus. Juste en face, les caveaux à patates étaient à leur comble, en plus des choux, des carottes, des navets, des betteraves, des citrouilles…

L’hiver, nous avions alors accès à la cave par une trappe située près du comptoir de cuisine. Le matin, mes soeurs et moi étions mis à contribution : nous allions chercher tout ce dont maman avait besoin pour ses repas de la journée. Les onze bouches qui encerclaient la table le lui ordonnaient.

Elle était si fière de ses merveilles et l’abondance de son potager ! Tout comme son mari, elle disait qu’en hiver elle pouvait aussi dormir sur ses deux oreilles. Certes, les animaux n’avaient pas à s’inquiéter, mais également toute la famille.Adieu veaux, vaches, cochons…

ADIEU VEAUX, VACHES, COCHONS !

Tout comme en ce moment dans nos Jardins, l’automne sur la ferme se manifestait par un changement de luminosité et de température. Les gelées étaient souvent hâtives et parfois même, dès la fin du mois d’août.

Pour moi et mes soeurs Pierrette, Régine, Marielle et Eugénie, c‘était le signal de notre retour prochain à l’école du rang 2, à environ vingt minutes de marche de la maison. « Adieu été, veaux, vaches, cochons, couvées ! » écrivait Jean de Lafontaine… et j’ajouterais un bonjour mademoiselle !

C’était également le retour de l’éternel casse-tête de ma mère : les fameuses boîtes à lunch, à prévoir pour tout ce beau monde, et ce, chaque jour de la semaine.

LINGE DE FERME, D’ÉCOLE, DU DIMANCHE

J’aimais aller à l’école avec le petit sac que ma mère m’avait confectionné à partir du tissu qui lui tombait sous les mains.

Elle recyclait tout et envoyait ce qu’elle ne pouvait utiliser « aux guenilles » pour faire tisser des couvertes de lit et confectionner des courtes-pointes. Le développement durable et le recyclage, elle, elle a connu ça, avant l’heure, et nous aussi !

Avec la rentrée scolaire, je quittais, à l’exemple de mes soeurs, mon linge de ferme pour revêtir le linge d’école qu’elle avait commandé en juillet chez Sears ou chez Eaton.

 

J’avais très hâte de revêtir mes beaux gilets rayés qui sentaient le neuf et faire la connaissance de ma nouvelle maîtresse.

Comme mes maîtresses me trouvaient beau avec ces gilets bonbon ! Raison de plus pour en porter et les aimer encore aujourd’hui. Je les aurais portés en toutes circonstances. Mais, pour Georgiana, il n’en était pas question, spécialement pour aller à l’église.

Ce jour-là et les jours fériés, je devais porter mon linge du dimanche : chemise blanche, cravate et habit noir ou gris, avec pour consigne formelle de faire bien attention, de ne pas m’exciter, de me conduire comme un homme. Oui ! Oui ! Tantôt je devais faire comme mes soeurs, tantôt comme un… homme !

DEVOIRS ET LECTURES

Le soir, la vaisselle faite, la table bien nettoyée et les plus jeunes, Jos, Gisèle et Huguette, au lit, le temps était désormais consacré aux devoirs, aux leçons et au… silence dans toute la maison.

Ma mère, ex-enseignante, s’assurait que tout se passe bien, et ce, avec le plus grand des sérieux. Nous devions lui réciter nos leçons et lui montrer nos devoirs avant d’aller nous coucher. Elle surveillait spécialement mes compositions que je devais souvent reprendre.

Elle ne cessait de me dire d’imaginer autre chose en dehors de la vie de ferme et de mon jargon. Car cela, disait-elle, n’existe ni dans les dictionnaires ni dans les livres. Je l’entends encore me dire : « Où, as-tu vu ça écrit comme ça ? » « Georges, tu peux faire mieux, reprends-moi ça ! »

Comme elle avait été éduquée par les religieuses, l’orthographe et l’application des règles étaient LA règle en matière d’écriture. Quant à la vie à la ferme et les expressions colorées du milieu, cela devait être éradiqué de mes compositions.

Elle ne cessait de me dire : « Force-toi et trouve autre chose ! » J’acquiesçais, car la soirée avançant, je voulais à tout prix me coucher en même temps que mes soeurs.

TRICOTAGE ET REPRISAGE

Pendant que nous étudions, ma mère profitait de cette accalmie pour tricoter mitaines, bas et chandails. Assise dans sa grosse chaise berçante, elle reprisait le linge près de l’énorme poêle à bois de marque L’Islet.

De son côté, mon père lisait La terre de chez nous et Le soleil, près de la fenêtre, d’où il pouvait en tout temps jeter un coup d’oeil sur ses bâtiments.

Encore aujourd’hui, mon automne est rythmé par ce passage du travail à l’étude. Étant retraité, j’ai l’impression de redevenir étudiant à temps plein. Que cette vie m’inspire toujours !

CHANGEMENT DE SAISON, CHANGEMENT DE VIE

Enfin, comme dans les Jardins diversiformes, la ferme, grâce à l’été des Indiensprofitait souvent d’un sursis estival qui s’échelonnait parfois sur une bonne semaine. La générosité indienne a quand même ses limites !

Au champ comme au jardin, nous sentions un changement de saison, de vie. Les journées semblaient de plus en plus amputées des deux bouts : la noirceur se faisant insistante le matin et était présente beaucoup plus tôt le soir.

Petit à petit, mon père terminait ses labours d’automne, juste avant les premières neiges. Avant la longue période d’hibernation qui envelopperait toute la ferme.

Les jardins diversiformes en automne

Près de l’étable avec mes gilets rayés

Avec mes amis de la ferme

Le potager sous le regard de Georgiana

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