Hébé, fille de Zeus et déesse de la jeunessePhotos : Lejardinier

Louis Couture : Il me semble avoir lu à l’automne dans une de tes correspondances que vieillir est un privilège. Que veux-tu dire au juste ?

Lejardiner : Tu fais sans doute référence à ceci : « Donc, vivons, alors que nous avons le privilège – car c’est un privilège – d’être vivants. » Vive le numérique, Louis ! Il mémorise à l’identique les mots pour l’éternité ou presque… Ton commentaire à propos de ce type de privilège demande tout de même plus de développement, j’en conviens. Alors, si tu le veux bien, allons directement au coeur du sujet!

Si vivre, c’est habiter un corps de la naissance à la mort, la vieillesse est un des rendez-vous également très importants avec la vie. Heureux, celui qui comme Ulysse ou Mathusalem… connaît celle-ci. Nous ne sommes pas des victimes consentantes en matière de vieillissement. Je ne vis pas ma vieillesse sur une trame, un fond, une musique lugubre, macabre, morbide, mortuaire, suicidaire. D’ailleurs le mot VIE, au risque de me répéter, n’est-il pas ciselé dans celui de vieillir ou de vieux ?

Mais la vieillesse ne nous rapproche-t-elle pas toujours plus de la mort ?

Les vieux n’ont pas inventé la maladie, la souffrance et la mort. J’ai trop vu en cours d’intervention auprès des familles, des jeunes et des ados vivant ces réalités, ces états dans tout leur corps. Les vieux n’ont pas, Louis, le monopole de la souffrance et de la mort. Paradoxalement, c’est auprès des jeunes, en Centre jeunesse, que j’ai véritablement réalisé à quel point chacun est engagé dans un processus de vieillissement où, malheureusement, tous ne connaîtront pas la vieillesse proprement dite.

Tu conviendras avec moi, qu’il est plus facile, plus agréable de vivre le vieillissement jeune ou ado alors que nous sommes en pleine possession de soi, à l’aurore de la vie ?

D’abord, contrairement à ce que pensent les transhumanistes, je ne suis pas de ceux qui croient en un jeunisme éternel. Je sens dans mon corps, toujours et un peu plus, l’attraction terrestre. J’ai la vie ciselée dans et sur mon corps. Ma vie de jardinier me sensibilise de plus en plus à la brièveté de celle-ci. Et je ne crois pas en cette matière que ma vie est différente de l’ensemble du monde des vivants. En ce sens, ma vieillesse ne me dépossède de rien loin de là, elle ne fait que confirmer la vie de la vie. Je vis, je respire, je laboure le vivant. Que puis-je demander de plus ?

Lejardinier en compagnie de la petite Jade

Pour toi, la vie ne s’inscrit pas dans des étapes distinctes ?

En effet ! Jeunes et moins jeunes s’inscrivent en cours de vie dans une sorte de continuum enfance-adolescence-vieillesse. La vie est sans murs. C’est nous qui les érigeons. Et chacun de nous, connaissons notre lot de joies et de peines, d’espoirs et de déceptions, d’apprentissages et d’échecs.

La vie est un don cumulatif, ignorant nos ruptures, nos étapes, notre âge, notre sexe, notre classe et que sais-je ? La vie précède les mots. Vieillir est cet équilibre que nous établissons tout au cours de notre vie entre nos jardins intérieurs et extérieurs, entre notre vie cognitive et environnementale, entre soi et le monde. Chacune de nos vies est en quelque sorte un pied de nez, une victoire sur l’absence, la mort. Nous vivons pour le meilleur et pour le rire.

Si vieillir est un moment privilégié, n’a-t-on pas confondu dernièrement le mot vieillesse avec…  celui de mort assistée ou presque ?

Quant au moment, comment et pourquoi du bout du boutte de ma vie, cela ne concerne ni les dieux ou la Cour suprême, ni l’État ou le père Noël. Le seul droit que je reconnais à l’État à ce chapitre, c’est de soulager la souffrance autant que faire se peut.

La retraite fut pour toi un moment de découvertes?

Lorsque j’ai pris ma retraite, j’avais l’impression d’entrer dans un nouveau rapport à la vie, de devenir jardinier du vivant, des mots, et, avec ton aide, créateur d’images, d’espace et de vie. Aujourd’hui, je dois reconnaître que les mots, les images, et le jardinage font corps avec ma vieillesse. Je ne puis séparer ma nature de ma culture. Je suis au ras des pâquerettes et cela m’enchante.

En vieillissant, tu (re)deviens étudiant ?

À temps plein ! C’est le plus beau métier au monde que celui de vivre, étudier et créer. J’en remercie les dieux des cieux, des purgatoires et des enfers !

Serais-tu devenu un retraité croyant ?

 Oui, M. Couture ! Un croyant en la vie sur toutes ses coutures !

Vieillir n’est donc pas un accident de parcours ?

Ma vieillesse m’a permis de faire la paix avec mon enfance, mon adolescence et mon…vieillissement. La retraite m’a permis de tirer un trait nouveau sur l’état de nature et de culture qui est à la fois mien et tien. Je dois reconnaître, Louis, que je me suis réalisé fort vieux…

Plus que dans un portefeuille équilibré, vieillir s’inscrit dans un art de vivre à la fois éthique et esthétique, matériel et immatériel. La vie est une véritable culture, un chant/champs en friche, en devenir, où cent fois sur le métier de la vie, jeunes et moins jeunes ont à la (re)prendre à bras le corps. La vie est une partenaire qui ne laisse personne indifférent. À nous d’en faire notre allié ! À nous de la célébrer !

Et la mort dans tout cela ?

La mort, en soi, est un moment fort bref dans la vie de quelqu’un. L’espace d’un souffle ou presque. D’un ralentissement. D’une disparition. J’ai une amie, Lucille, qui avoisine les quatre-vingt-dix ans et qui vit modestement, et récemment, elle me disait qu’elle avait l’impression de vivre comme une millionnaire. « J’ai tout ! J’ai vécu et je vis sans trop m’inquiéter du lendemain. J’ai fait et je fais ce que j’ai à faire et cela me suffit ! Aujourd’hui, je réalise tout ce que j’ai –malgré certaines raideurs. »

Dieu, qu’elle a raison ! Vivons tant que nous le pouvons ! Et, quant à l’inéluctable fin, elle viendra assez vite. Ne mettons pas les clés sur les portes de la vie avant de l’avoir jardinée, enracinée, ressassée, désherbée, usée et, que les écologistes me pardonnent, épuisée.