Image à la une : une Sainte Famille à la Alice Julien

Cet article inaugure la nouvelle catégorie « Familles ». Tout comme le fait l’ami Lejardinier lorsqu’il nous parle de ses souvenirs d’enfance à la ferme familiale, j’aimerais à mon tour vous parler de ces gens qui ont inspiré mes jeunes années.

À l’occasion de la fête de Noël 2017, je vous présente donc comme entrée en matière une Sainte Famille pas comme les autres. Elle fut créée par les mains, l’esprit et la générosité d’une femme aux multiples talents qui s’appelait Alice Julien (1917-1984).

Je partage également avec vous quelques-unes de ses créations si originales.

Le mois de décembre est la période de l’année où bien des souvenirs refont surface. Parmi les miens, il y a Alice Julien, la sœur aînée de ma mère Denyse. Je pense inévitablement à elle, quand je sors mon unique décoration de Noël : « sa » Sainte Famille en céramique que je conserve précieusement.

Infirmière et artiste

Tante Alice était infirmière et intervenante sociale. À ses heures, elle peignait, sculptait, tricotait, mais son mode d’expression, c’était surtout la céramique. Dans la famille, elle occupait une place bien spéciale, jouissant de cette autorité que les ainés traînent souvent tout au long de leur vie. Malgré tout, le rayonnement de son côté créateur éclipsait tout sur son passage et faisait l’unanimité autour d’elle.

Très croyante, Alice avait préféré demeurer laïque, mais elle ne ratait pas une occasion d’imprégner sa foi dans des créations souvent inspirées des thèmes bibliques. Cette liberté lui avait aussi peut-être permis d’ouvrir grandes les portes de son atelier de céramique à des gens venus des quatre coins du monde.

Une révolution pas si tranquille

Dans ma jeunesse, l’Église me semblait quelque peu dépassée, voire même suspecte. En effet, très tôt, et à mon insu, j’avais été emporté sur les houles de la Révolution tranquille et j’assistais en direct à la déconfessionnalisation de notre cellule familiale. Bref, tout, tout, tout ce qui avait été sacré et interdit, durant plus d’un siècle par l’Église catholique, était remis en question. Soudainement, dans les années cinquante, quelque chose de lumineux se passait dans notre petite ville de province : c’était comme si la vie tout autour s’électrisait, pour mieux nous faire passer du blanc et noir au technicolor.

Ce que je soupçonnais moins, c’était qu’au même moment, le tsunami de l’époque avait également atteint la belle Alice. Ô, bien sûr, il n’y avait rien de très radical dans son cheminement, mais ses points de vue sociopolitiques avaient du punch dans les discussions familiales. Au fil du temps, j’espérais chacune de ses visites avec une certaine impatience et, je l’avoue, de jubilation. J’avais toujours hâte de l’entendre nous parler de sa création, d’art, de culture, et, de ce qui se faisait de mieux dans son lointain Montréal si moderne.

N. pour Nativité

Alice avait aussi la particularité de fabriquer les cadeaux qu’elle offrait souvent à sa famille et aux amis. Et justement, un de ces fameux Noël, tante Alice a offert à mes parents sa plus récente Sainte Famille. Lorsque ma mère a ouvert le cadeau en question, il y a eu un très long silence… C’était bien la Vierge Marie, Saint-Joseph et l’Enfant Jésus, mais la place de chacun était redéfinie dans une position inédite, pour ne pas dire révolutionnaire. Alice Julien nous offrait une nouvelle mise en scène du trio sacré.

R. pour Révélation

Alice nous expliqua alors très calmement : « que oui, pour elle, Jésus reposait dans les bras de Joseph, car Marie avait besoin de reprendre des forces, après un difficile accouchement ! » Juste ça ! Je pense que même en présence du Pape, elle n’aurait pas changé un traître mot de son explication, même au risque d’être accusée de féminisme, voire même d’hérésie. Bien entendu, dans une famille matriarcale, cette révélation avait de quoi surprendre.

Les paroles de cette femme célibataire résonnent encore dans ma tête et à mes yeux, ses figurines en céramique sont toujours aussi superbes. Ce sont de vraies sculptures, mais également le message qu’elles portaient nous avait tous surpris pour ne pas dire secoués. Quelle est la place et quel est le rôle du père dans une famille ? Pour ma part, je réfléchis encore à cette question toujours autant d’actualité.

Entre adoption et signal maléfique

Lorsque, des années plus tard, nous avons dû fermer la maison de mes parents, j’ai été tout heureux d’adopter cette Sainte Famille, je l’ai empotée comme un véritable legs familial. Très longtemps elle a été exposée douze mois par année dans les différentes maisons que j’ai habitées.

Puis, un jour, en plein ménage, v’là que mon Saint-Joseph tombe de sa tablette pour se retrouver par terre… décapité ! Panique dans la boutique ! Ce que je m’en suis voulu d’avoir involontairement fait ça au cher paternel ! Mais, ne vous inquiétez pas, la Crazy-Glue était déjà inventée à ce moment-là, et depuis, la réhabilitation est totale !

Alors merci à toi, Alice Julien ! Merci de m’avoir laissé ces souvenirs impérissables. Par ta présence, ton écoute, tes propos et tes élans créateurs tu as exercé une influence si positive dans notre histoire familiale et dans mon art. On pense souvent à toi…

Alice en compagnie de ses trois sœurs. Tante Alice est à l’arrière plan et devant de gauche à droite : Denyse, Marie et Hélène.